Le groupe KUHN ne chôme pas entre Saverne et Monswiller. Son projet d'extension, chiffré à 150 millions d'euros, doit renforcer les capacités de production du site et, à terme, créer plusieurs centaines d'emplois. Mais le tableau ne se résume pas à cette bonne nouvelle. Dans le même temps, l'entreprise a fermé son usine KUHN Blanchard, rapatrié une partie de la fabrication de pulvérisateurs vers Monswiller, acheté de nouveaux locaux et repoussé le déménagement de plusieurs centaines de salariés. Chacune de ces décisions, prise séparément, dit quelque chose de la recomposition en cours. Ensemble, elles posent une question simple : que va devenir, concrètement, le Pays de Saverne ?
KUHN, un pilier de l'industrie alsacienne
À Saverne, KUHN ne se résume pas aux machines agricoles qui sortent de ses ateliers. L'entreprise est l'un des employeurs historiques du bassin d'emploi, et l'un de ceux dont la santé se lit directement dans celle du territoire.
Le groupe est né en 1828. Il s'est construit sur le matériel agricole : travail du sol, semis, fertilisation, récolte des fourrages, entretien des cultures. Son savoir-faire s'appuie sur plusieurs sites français, dont Saverne, Monswiller et Marmoutier.
Chaque site a sa spécialité. Saverne concentre la fabrication, la recherche et développement, la logistique et le soutien à la production. Monswiller est davantage tournée vers le montage de grandes machines. Cette répartition fait du secteur savernois un centre stratégique pour le groupe — et explique pourquoi élus, salariés, sous-traitants et commerçants suivent ses moindres décisions. L'enjeu dépasse l'entreprise : préserver les activités, garder les compétences sur place et se préparer aux évolutions du secteur agricole.
Un chantier à 150 millions d'euros
Le cœur du dossier se joue à Monswiller, dans le secteur de la Faisanderie, à la lisière du massif forestier du Kreutzwald.
Le projet mûrit depuis plusieurs années. Objectif : accompagner la croissance industrielle du groupe en installant de nouveaux bâtiments en continuité de l'existant. L'investissement annoncé frôle les 150 millions d'euros. Le dossier évoque aussi 200 à 250 emplois directs. Des perspectives, pas des postes déjà pourvus — la nuance compte.
Les retombées potentielles ne s'arrêteraient pas aux recrutements de KUHN. Un chantier de cette taille mobilise des entreprises du bâtiment, des fournisseurs d'équipements, des prestataires techniques, des services locaux. Plus tard, une activité industrielle renforcée peut soutenir les commerces et l'économie du bassin de vie.
Reste que l'annonce et le résultat sont deux choses différentes. Le nombre réel d'emplois, le calendrier, les qualifications recherchées, la part confiée aux entreprises locales : tout dépendra de la mise en œuvre.
Où en est le dossier ?
Le chemin administratif a été long. Il a fallu modifier les documents d'urbanisme, instruire les demandes d'autorisation et évaluer les conséquences environnementales du projet.
Une enquête publique unique s'est tenue du 15 décembre 2025 au 23 janvier 2026. Elle couvrait trois volets : l'autorisation environnementale demandée par KUHN, le permis d'aménager porté par la commune de Monswiller et la mise en compatibilité du plan local d'urbanisme.
Le rapport et l'avis motivé de la commissaire enquêtrice sont sortis le 23 février 2026. En juillet 2026, les adaptations du PLU nécessaires au projet ont été approuvées. Dernière étape en date : un arrêté préfectoral d'autorisation environnementale concernant les installations classées exploitées par KUHN MGM, publié le 13 août 2026.
Le dossier a donc bien avancé. Mais les autorisations ne sont qu'un début. Les prescriptions qu'elles contiennent, et la façon dont elles seront appliquées sur le terrain, restent à suivre.
Emploi : ce que les salariés attendent de savoir
Pour les salariés comme pour les habitants, c'est la question centrale.
Des centaines d'emplois directs et indirects, potentiellement, c'est considérable pour le territoire. Mais à quel rythme ? Quels métiers ? Opérateurs, techniciens, maintenance, ingénieurs, logistique ? Rien n'est encore précisé.
Le développement d'un site industriel change aussi le travail lui-même. Nouveaux équipements, volumes en hausse, procédés qui évoluent : il faudra former, adapter des postes, recruter de nouvelles compétences.
Du côté des représentants du personnel, plusieurs points mériteront un suivi attentif : le nombre réel d'emplois créés et leur calendrier, la nature des contrats et la qualité des postes, les besoins de formation, les effets sur les conditions de travail et la sécurité, la charge de travail et l'organisation des équipes, et les perspectives d'évolution pour les salariés déjà en place. C'est à cette aune que les retombées sociales du projet pourront être mesurées — pas au seul montant de l'investissement.
KUHN Blanchard ferme, la pulvérisation déménage
L'actualité du groupe ne se joue pas qu'en Alsace. En juin 2025, KUHN a annoncé la fermeture de son usine Blanchard, à Chaumes-en-Retz, en Loire-Atlantique. Cinquante emplois disparaissent, dont 48 CDI et 2 CDD. Le site, qui fabriquait des pulvérisateurs agricoles, devait arrêter son activité à l'automne 2025.
Blanchard avait rejoint KUHN en 2008, avec environ 110 salariés et un savoir-faire reconnu dans la pulvérisation. Selon la presse spécialisée, le groupe a invoqué les difficultés du marché du machinisme agricole et la nécessité de réorganiser ses activités.
Une partie de la production remonte en Alsace, vers le site MGM de Monswiller. Un renforcement pour le site alsacien, qui peut y gagner des activités et des compétences nouvelles. Mais le mouvement a deux faces : ce qui se joue en gain à Monswiller se joue en perte à Chaumes-en-Retz, pour les salariés concernés comme pour l'économie locale. L'accompagnement, les reclassements, les conséquences sociales de la fermeture : ces questions restent entières.
Pulvérisation à Monswiller : ce qui va vraiment changer
L'arrivée de ces activités à Monswiller renforce la place du site MGM dans l'organisation du groupe. C'est une opportunité, en production comme en savoir-faire.
Encore faut-il mesurer ce que le transfert signifie concrètement : volumes concernés, effectifs mobilisés, équipements, organisation des ateliers. Transférer une activité ne crée pas mécaniquement des emplois nets. Il y a les postes déplacés, les postes nouveaux, et les changements d'organisation qui peuvent accompagner le reste.
Pour les équipes de Monswiller, l'arrivée de nouvelles productions soulèvera des questions de formation, d'équipements, de cadences, de polyvalence. Le développement d'un site ne se juge pas qu'aux machines assemblées ni aux investissements engagés, mais aussi aux moyens humains et matériels mis à disposition de ceux qui font tourner les ateliers.
Les anciens locaux de FOSSIL pour 7,16 millions d'euros
Autre volet du dossier immobilier : KUHN SAS a racheté les anciens locaux de FOSSIL, rue du Martelberg à Monswiller. L'opération, annoncée au BODACC le 9 mai 2026, porte sur 7 160 958 euros.
Ce bâtiment devait servir de site d'accueil temporaire : le temps de rénover le bâtiment administratif de Saverne — un chantier estimé à 5 millions d'euros — environ 300 salariés devaient y être installés. Pour Monswiller, l'acquisition représente un investissement significatif ; pour le groupe, une pièce de plus dans la réorganisation de ses espaces de travail.
Le déménagement de 300 salariés renvoyé au printemps 2027
Le calendrier a toutefois glissé. Selon les informations données par la direction aux salariés en octobre 2026, certains projets ont été gelés. Le transfert des 300 collaborateurs vers les anciens locaux de FOSSIL est désormais programmé au printemps 2027.
Ce report laisse des questions ouvertes. La rénovation du bâtiment administratif de Saverne sera-t-elle elle-même décalée ? Les locaux de Monswiller seront-ils prêts à la nouvelle échéance ? Comment cette période transitoire sera-t-elle vécue par les équipes ?
Autant de points sur lesquels les salariés attendent des informations précises. Notons que ce report intervient en parallèle du grand chantier d'extension, preuve que les différents investissements du groupe n'avancent pas au même rythme. Faut-il y lire un arbitrage interne, une contrainte opérationnelle ? Les informations disponibles ne permettent pas de trancher, et il serait hasardeux de conclure trop vite.
Le Kreutzwald : la question environnementale
L'extension ne fait pas que des heureux, et le massif du Kreutzwald est au cœur des réserves exprimées.
Le projet porte sur un secteur boisé jouxtant les installations existantes. Le dossier soumis à l'enquête publique mentionnait un périmètre d'environ 34 hectares — sans que cette superficie corresponde à la surface réellement défrichée.
En octobre 2025, la Mission régionale d'autorité environnementale du Grand Est avait relevé plusieurs points de vigilance : espèces protégées, conséquences du défrichement, qualité de l'évaluation environnementale, risques liés aux émissions atmosphériques. Ces remarques intervenaient pendant la phase d'examen, avant l'arrêté préfectoral d'août 2026. Pour savoir ce qui en a été retenu, il faut se reporter à l'arrêté et à ses annexes : prescriptions imposées à l'exploitant, mesures de limitation et de compensation des impacts.
Le débat ne se réduit pas à l'opposition classique entre économie et nature. La vraie question est celle de l'encadrement : quelles mesures, appliquées par qui, contrôlées comment ?
Quelles retombées pour les entreprises locales ?
Pendant les travaux, les besoins iront aux entreprises du bâtiment, aux travaux publics, aux réseaux, à l'électricité industrielle, à l'ingénierie. Une fois les installations en service, ils évolueront vers la maintenance, l'approvisionnement, le transport, les prestations spécialisées.
Mais le montant total du projet ne dit pas quelle part des marchés reviendra aux entreprises du coin. Pour le savoir, il faudra regarder les marchés attribués, les recrutements réalisés, les appels à la sous-traitance. C'est ce suivi qui dira si l'investissement profite réellement au tissu économique du Pays de Saverne.
Un dossier à suivre au-delà des annonces
Extension à Monswiller, fermeture de Blanchard, transfert de la pulvérisation, opérations immobilières : le groupe KUHN est en pleine recomposition, sur tous les fronts à la fois — production, implantations, organisation des équipes.
Plusieurs indicateurs permettront d'en juger : les investissements réellement engagés, les emplois créés, les qualifications recherchées, les commandes aux entreprises locales, le calendrier du déménagement administratif, le respect des prescriptions environnementales. Les annonces ont leur valeur. Elles ne remplacent pas ce qui se constate sur le terrain.
Pour les salariés, l'enjeu tient à la pérennité des activités, aux conditions de travail, aux perspectives professionnelles. Pour les habitants et les collectivités, il concerne aussi l'emploi, les déplacements, l'environnement, l'intégration des sites industriels dans le paysage.
Avec 150 millions d'euros annoncés et plusieurs centaines d'emplois directs et indirects en perspective, l'extension de Monswiller figure parmi les grands dossiers industriels du secteur. Elle pourrait conforter le poids de l'entreprise et soutenir l'économie locale.
Mais l'actualité du groupe est plus contrastée. La fermeture de Blanchard et la suppression de 50 emplois, le transfert de la production de pulvérisateurs, l'achat des anciens locaux de FOSSIL, le déménagement de 300 salariés repoussé au printemps 2027 : tout cela dessine une entreprise en réorganisation profonde, avec ses gains et ses pertes.
Le bilan ne se fera qu'au fil de l'eau. Les recrutements effectifs, les retombées pour les entreprises locales, les conditions de travail, l'application des prescriptions environnementales en diront la vérité. Dans un territoire où KUHN pèse si lourd, il n'est pas seulement question d'un chantier : c'est l'activité économique, les compétences, l'emploi et l'aménagement du pays tout entier qui sont engagés. Les prochaines étapes méritent d'être suivies de près, en s'appuyant sur les documents officiels et sur les résultats observables — pas sur les promesses.
Sources et documents
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Terre-net – KUHN ferme l'usine historique de Blanchard et supprime 50 emplois
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Communauté de communes du Pays de Saverne – Projet du Martelberg
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Rapport de l'enquête publique du projet d'extension KUHN à Monswiller, publié le 23 février 2026.
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Annonce BODACC du 9 mai 2026 concernant l'acquisition des anciens locaux de FOSSIL par KUHN SAS.













