Résilience de l'industrie alsacienne en période turbulente
Publié le 27 juin 2026
Industrie alsacienne : les entreprises résistent dans un contexte chahuté
C'est la photographie d'une région qui ne se laisse pas couler. En Alsace, le tissu industriel traverse une période de turbulences réelles — défaillances en hausse, moral des dirigeants en berne, automobile sous pression — mais les entreprises tiennent. Et les signaux d'avenir, eux, sont franchement encourageants.
Un contexte national qui ne fait pas de cadeau
Pour comprendre ce qui se passe en Alsace, il faut d'abord planter le décor national. Les signaux économiques demeurent préoccupants : croissance atone, investissements en recul, hausse des défaillances d'entreprises, tensions géopolitiques et volatilité des prix de l'énergie continuent de peser sur l'activité économique. Réunis à la CCI Campus Alsace à Strasbourg le 20 mai 2026, les représentants des Chambres de Commerce et d'Industrie n'ont pas cherché à édulcorer la réalité.
Alain Di Crescenzo, président de CCI France, a présenté des chiffres bruts : le produit intérieur brut est resté stable au premier trimestre 2026, tandis que le taux de chômage repasse au-dessus de la barre des 8 %. Les défaillances d'entreprises atteignent près de 70 000 sur douze mois glissants, en hausse de 5 % sur un an, les microentreprises représentant à elles seules les trois quarts de ces cessations d'activité.
Et si l'on demande aux dirigeants ce qu'ils en pensent, la réponse est sans appel : selon le baromètre mensuel de la « Grande consultation des entrepreneurs », l'indicateur de confiance est retombé à 55 points en mai 2026, et seuls 9 % des chefs d'entreprise se montrent optimistes quant à l'avenir de l'économie française. Un chiffre qui dit beaucoup sur l'état d'esprit ambiant.
L'Alsace dans ce tableau : mieux que la moyenne, mais inquiète
Dans ce climat national difficile, selon le baromètre 2026, réalisé auprès de 1 000 dirigeants de TPE/PME en janvier, le taux de satisfaction globale tombe à 38 %, contre 52 % en 2019. Dans le même temps, la part des chefs d'entreprise qui redoutent une dégradation de leur situation progresse de 34 % à 38 % en un an. Le signal le plus préoccupant reste l'investissement : seules 17 % des entreprises prévoient d'investir en 2026, un niveau jugé insuffisant pour maintenir la compétitivité du territoire.
Dans l'industrie, pilier régional représentant 17 % des entreprises et 21 % des salariés, les inquiétudes montent : 56 % des industriels se disent insatisfaits de leur capacité à investir, contre 37 % l'an dernier, et 31 % anticipent une dégradation de leur environnement en 2026. Dans l'industrie, le volume produit recule pour la troisième année consécutive, avec un chiffre d'affaires en baisse de 1,4 % sur l'année 2025.
Et pourtant, l'Alsace ne décroche pas. L'économie alsacienne est étroitement liée à l'Allemagne, confrontée à des mutations industrielles et énergétiques majeures. Cette interdépendance crée des tensions, notamment pour les sous-traitants industriels, mais elle reste un atout. Les dizaines de milliers de travailleurs frontaliers soutiennent la consommation locale, et 95 projets d'investissements étrangers ont choisi l'Alsace l'an dernier, attirés par sa position de carrefour européen. Avec 586 000 salariés dans le secteur marchand et 93 % d'entreprises de moins de 10 salariés, le tissu économique local demeure dense, agile et capable d'adaptation.
L'automobile : la plaie et le pansement
C'est le secteur qui cristallise le plus les tensions. La région a récemment été touchée par deux plans sociaux d'envergure : la fermeture de Dumarey-Powerglide à Strasbourg avec 238 suppressions de postes, et celle de Novarès à Ostwald entraînant la perte de 122 emplois. Ces fermetures témoignent d'une fragilité structurelle que les syndicats n'ont pas manqué de pointer : la filière alsacienne est d'autant plus vulnérable qu'elle dépend de la santé de l'économie allemande. Si l'usine Dumarey est en crise, c'est principalement en raison de la perte de son client le plus important, l'équipementier ZF, lui-même contraint de supprimer 33 000 emplois.
Mais c'est aussi dans l'automobile que vient la plus spectaculaire réponse industrielle de l'année. Stellantis va investir plus d'un milliard d'euros en France pour permettre la production de trois nouveaux modèles Peugeot électriques ou hybrides du segment C, reposant sur la nouvelle plateforme STLA One. Ces trois nouveaux véhicules seront assemblés dans le site industriel de Mulhouse à partir de 2029. À l'occasion d'une visite officielle le 2 juin 2026, le directeur général du groupe Antonio Filosa a validé cet investissement : "C'est une vraie marque de confiance d'accorder ce projet à Mulhouse. Nous allons nous ancrer dans un processus long qui va garantir notre avenir." Le site, qui a fabriqué près de 125 000 voitures en 2025, voit ainsi son avenir sécurisé sur une décennie.
Choose France 2026 : l'Alsace rafle sa part du gâteau
Le sommet Choose France du 1er juin 2026 a confirmé une tendance de fond. Les entreprises Mars et Liebherr ont annoncé 135 millions d'euros d'investissements en Alsace : Liebherr prévoit 90 millions sur son site de Colmar pour le développement de moteurs à grande puissance avec 200 emplois à la clé, tandis que Mars France investit 45 millions sur ses sites de Haguenau, Steinbourg, Ernolsheim-sur-Bruche et Biesheim.
En 2025, le Grand Est confirme sa place parmi les territoires les plus attractifs de France, avec 198 décisions d'investissement représentant 4 896 emplois créés ou maintenus et environ 4 milliards d'euros investis, dont la moitié concentrés en Alsace. Selon le baromètre de l'attractivité EY, le Grand Est se classe au 3e rang des régions françaises pour les investissements étrangers, avec 88 projets internationaux accueillis en 2025. En matière de compétitivité, ces chiffres parlent d'eux-mêmes.
La CCI comme filet de sécurité pour les entreprises
Face aux turbulences, les acteurs de l'accompagnement économique jouent un rôle clé — et les résultats commencent à se mesurer concrètement. Une étude OpinionWay réalisée pour CCI France révèle que 64 % des entreprises accompagnées ont engagé au moins une action de transformation à la suite de l'intervention des CCI, et l'accompagnement est jugé utile ou très utile par plus de huit dirigeants sur dix.
Dans le Grand Est, les résultats sont particulièrement positifs : 85 % des entreprises accompagnées considèrent l'intervention des CCI comme utile ou très utile, et près d'un quart d'entre elles déclarent avoir enregistré une hausse de leur chiffre d'affaires. L'étude évalue à 2,05 milliards d'euros la valeur créée grâce aux actions du réseau, qui a permis 1,22 milliard d'euros d'investissements et la création de près de 13 900 emplois.
Ces structures sont aussi sur le front de la transformation numérique et écologique : plus de 36 000 PME ont été sensibilisées aux usages de l'intelligence artificielle, et près de 19 000 entreprises ont été accompagnées dans la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre.
Les défis structurels qui restent devant
Malgré ces signaux positifs, des dossiers de fond restent ouverts. La transmission d'entreprises est l'un d'eux : à l'échelle nationale, près de 700 000 entreprises devront changer de main d'ici 2032, et la réussite de ces transmissions constitue un enjeu majeur pour préserver l'emploi et les savoir-faire locaux. En Alsace, avec son tissu dense de PME familiales, la question est particulièrement aiguë.
En Alsace et dans le Grand Est, près de 44 000 recrutements industriels par an seront nécessaires d'ici 2030 pour compenser les départs à la retraite et les mobilités professionnelles. Former les travailleurs de demain est donc aussi urgent que de trouver les investisseurs d'aujourd'hui.
Et les CCI elles-mêmes ne sont pas épargnées : après plus d'une décennie de réduction des ressources publiques, les chambres consulaires redoutent une nouvelle baisse de leurs moyens d'action. Depuis 2013, le réseau estime avoir perdu l'équivalent de 4,8 milliards d'euros de ressources, et le projet de loi de finances 2026 prévoit une diminution supplémentaire de la taxe affectée. Une situation paradoxale dans un moment où les entreprises ont plus que jamais besoin d'être accompagnées.
2026 : la grande question du rebond
Le Grand Est aborde 2026 avec une économie à trois vitesses : l'industrie et la construction en recul, les services en quasi-stabilité portés par le numérique et l'IA. Dans ce contexte, la capacité des entreprises à investir et à maintenir l'emploi constituera un indicateur clé pour mesurer la solidité de la reprise.
Ce qui est certain, c'est que l'Alsace industrielle ne manque ni de projets, ni de capitalistes prêts à parier sur son territoire. Ce qu'il lui faut maintenant, c'est que les carnets de commandes suivent, que les sous-traitants automobile sortent la tête de l'eau, et que la confiance des dirigeants remonte d'un cran ou deux. En attendant, l'Alsace, grâce à son tissu industriel dense et à sa position stratégique au carrefour de l'Europe, a toutes les cartes en main pour se positionner comme une région industrielle de premier plan. À elle de les jouer.
Sources :
- Point Eco Alsace — Économie alsacienne aborde 2026 avec prudence → https://pointecoalsace.fr/moins-delan-mais-toujours-des-atouts…
- CCI Alsace Eurométropole — Conjoncture Alsace, publications antérieures → https://www.alsace-eurometropole.cci.fr/la-conjoncture-economique-de-lalsace-publications-anterieures
- Point Eco Alsace — Grand Est : économie à trois vitesses → https://pointecoalsace.fr/grand-est-une-economie-a-trois-vitesses…
- Point Eco Alsace — Bilan 2024, perspectives 2025 → https://pointecoalsace.fr/fil-info/bilan-2024-perspectives-2025…
- Stellantis Media — 1 milliard € à Mulhouse (2 juin 2026) → https://www.media.stellantis.com/fr-fr/corporate/press/stellantis-va-investir…
- ICI (France Bleu) — Stellantis Mulhouse → https://www.ici.fr/grand-est/…mulhouse-8368101
- L'Argus — Mulhouse : trois nouveaux modèles → https://www.largus.fr/pros/actualite-automobile/stellantis-lusine-de-mulhouse…
- ADIRA — IDE 2025 : attractivité Alsace (février 2026) → https://www.adira.com/actualites/investissements-directs-etrangers-2025…
- Région Grand Est — Choose France 2026 → https://www.grandest.fr/actualites/choose-france-2026/
- DGE — Choose France 2026, record d'investissements → https://www.entreprises.gouv.fr/la-dge/actualites/choose-france-2026…
- UIMM Alsace Pôle Formation — Métiers qui recrutent → https://www.formation-industries-alsace.fr/nos-actualites/quels-sont-les-metiers…
- Point Eco Alsace — Alsace, terre d'investissements (février 2025) → https://pointecoalsace.fr/lalsace-terre-dinvestissements…
- Groupe BPCE — Bilan 2025 / perspectives 2026 (février 2026) → https://newsroom.groupebpce.fr/actualites/etude-situation-economique…













